vendredi 19 août 2016

La Statue de Waco est déboulonnée

Dans l'histoire, nombreuses sont les idoles qui sont défiées puis battues par plus fortes qu'elles. C'est vrai partout même dans le sport. Je n'ai pas peur de le dire : Michael Johnson a été l'une de mes idoles quand j'étais gosse [1]. A l'époque, j'étais impressionné par ce qu'il réalisait et c'est à lui - et à d'autres - que je dois ma passion de l'athlétisme et du tour de piste en particulier : là où d'autres n'ont d'yeux que pour le 100m, je n'aime que le 400m.
Pourquoi ? Parce que cette discipline est de loin la plus intéressante parmi les sprints courts. Elle est la synthèse de plusieurs caractéristiques : endurance, vitesse et stratégie de course. Comme on dit souvent : sur un 400m, il faut partir vite, accélérer à mi-course puis terminer à fond [2].

Mais revenons-en à Johnson. Outre son double olympique sur 200m et 400m en 1996 à Atlanta - également réalisé par la Française Marie-Josée Pérec lors cette même édition des Jeux - et qu'il est seulement le deuxième athlète de l'histoire à avoir accompli [3], l'Américain a aussi battu les records du monde sur ces deux épreuves : il fallait remonter à l'illustre Tommie Smith pour voir un homme détenir les meilleures performances planétaires sur ces deux distances [4]. Et c'est de cela que je vais parler ici. Car désormais, depuis hier, Michael Johnson n'en détient plus aucun. 

Le 200 mètres


Jeune, Johnson, n'était qu'un coureur de 200m, à la foulée étriquée et au buste droit, bien loin des canons athlétiques tels Carl Lewis. Au lycée, son premier entraîneur le forçait, contre sa nature, à monter plus haut les genoux. Rien n'y a fait. Malgré tout, il se révèle déjà comme un formidable compétiteur. A son entrée à l'Université Baylor, il passe entre les mains de Clyde Hart, sorte de gourou de l'athlétisme. Ce dernier le façonne pour faire de lui la nouvelle star du sprint américain. Son premier exploit notable est de battre en 1990 le champion olympique en titre du 200m Joe DeLoach [5]. C'est aussi à cette époque que les observateurs et spécialistes de l'athlétisme lui trouvent ses premiers surnoms, du fait de sa posture de course : "La Loco de Waco", "La Statue", ou encore "The Duck". Pourtant, cette manière de courir est diablement efficace.

L'année suivante il éclabousse la finale des Championnats du monde de Tokyo alors qu'un vent défavorable de plus de 3m/s souffle contre lui. Le temps, 20.01 est son premier exploit : il l'amène, si on compense les bourrasques d’Éole, dans les eaux du record du monde de l'Italien Pietro Mennea, 19.72, réalisé dans les hauteurs de Mexico, en 1979 [6].
Grand favori des Jeux Olympiques de 1992, après avoir cour 19.79 aux sélections olympiques américaines, il ne peut défendre ses chances, affaibli par une intoxication alimentaire [7]. Il assiste au triomphe de son compatriote Michael qui s'approche à seulement un centième de la marque de Mennea. Blessé dans son orgueil, il lavera l'affront quatre ans plus tard à Atlanta. En deux temps. Le premier lors de ces mêmes sélections olympiques où il claque un 19.66 en finale. 6 centièmes de mieux que Mennea. Et plus fort que lui car, là, il n'y avait pas l’altitude pour l'aider. Il enfoncera ce temps un mois et demi plus tard en finale des Jeux. Que dis-je, il volera littéralement en éclats. 19.32. Stratosphérique. 4 dixièmes gagnés. Une amélioration telle qu'elle laissa sans voix les observateurs de l'époque [8]. Seul le saut de l'araignée Bob Beamon semble en mesure de rivaliser. C'est dire.

Après cela, Johnson se fit plus rare sur 200m, ne gagnant plus de titres majeurs. Il fallut attendre 10 ans pour revoir des performances susceptibles d'inquiéter le record du monde du Texan. En 2006, son compatriote Xavier Carter s'en approche à 31 centièmes [9]. Mais c'est véritablement l’avènement de Bolt en 2008 aux Jeux de Pékin qui mettra un sérieux coup de pied à "La Statue". Un premier boulon en moins. Les 19.32 d'Atlanta battus par "La Foudre". Deux centièmes de mieux. Abasourdi alors qu'il pensait comme d'autres que c'était son record "le plus difficile à battre" [10], Johnson entama une joute verbale avec son tombeur jamaïcain, par médias interposés, les deux hommes ne s'appréciant pas. Un an après, lors des Mondiaux de Berlin, Bolt porta l'estocade en améliorant le record du monde de 11 centièmes pour le porter à 19.19. Johnson était désormais loin. Très loin même puisque lors d'une soirée de septembre 2011 à Bruxelles, un deuxième homme passait devant lui aux bilans mondiaux. Un autre Jamaïcain, Yohan Blake venait d'abattre le 200m en 19.26, banalisant un peu plus les temps du Texan [11]. 

Le 400 mètres


Avec Clyde Hart, Johnson a très vite compris son potentiel sur la discipline supérieure. Sa vitesse de base sur 200m était un atout. Restait à travailler l'endurance, à repousser le plus loin possible la fatigue et à optimiser le schéma de course. Ses progrès sont fulgurants. En quelques mois, il améliore son record personnel sur la distance devenant numéro un mondial dès 1990. Il débute à cette occasion une domination d'une décennie presque sans égal dans le sport moderne [12] et qui ne sera jamais remise en question. Tout juste bousculée, puisque si mes comptes sont justes, il n'a enregistré que deux défaites entre 1990 et 2000 [13], ne laissant pendant cette décennie que des miettes à ses très rares adversaires, incapables de rivaliser avec lui.

A cette époque, la barrière mythique des 44 secondes - franchie pour la première fois en 1968 à Mexico - n'a été battue que par peu d'athlètes, tous Américains. Il devient le septième en courant 43.98 à Londres en 1992, quelques jours avant les Jeux de Barcelone [14]. L'année suivante, il remporte le premier de ses quatre titres mondiaux sur la distance à Stuttgart en 43.65, passant troisième meilleur performeur de l'histoire. Deux ans plus tard, il conserve son titre s'approchant à seulement 1 dixième du record Butch Reynolds et ses 43.29 de Zürich en 1988 [15]. Dès lors le record du monde lui est promis mais il tardera à venir. En 1996, il privilégie le 200m à Atlanta et s'économise donc sur le tour de piste, couru quelques jours avant. Résultat 43.49, quand même, soit le record olympique.

Affaibli par les blessures lors des deux saisons suivantes, il annoncera son intention de battre le record du monde lors des Mondiaux de Séville en 1999. Il l'a planifié avec Hart et tout est parfaitement réglé. En demi-finale, il aligne un 43.95, laissant augurer du meilleur pour la finale même si rétrospectivement s'il avait prolongé son effort jusqu'à la fin le record du monde serait déjà tombé à ce moment-là [16]. Deux jours plus tard, il bat le record du monde en 43.18. 11 centièmes de mieux que Reynolds. Dès lors on se dit que les 43 secondes ne sont plus loin. Johnson les touche du doigt. Ce sera pour Sydney 2000, dernière course officielle de la "Loco". Cependant des conditions climatiques défavorables mettent un terme aux espoirs de record.

Après sa retraite, le 400m régresse chronométriquement. Cela va bien moins vite. Il faudra attendre Jeremy Wariner au milieu des années 2000 pour retrouver des performances capables de rivaliser avec celles de son aîné et agent, les deux hommes partageant le même entraîneur, Clyde Hart. 43.45 lors des Mondiaux d'Osaka en 2007 laissent penser que le record du monde est à la portée du Texan, premier (et seul) blanc à avoir jamais couru sous les 44 secondes. Il n'en est rien. Des blessures à répétition le laisseront à jamais à la porte de la meilleure performance planétaire. Plusieurs s'y essaieront par la suite et on l'avait promis à nombre de quarter-milers. LaShawn Merritt, Kirani James, notamment dont la précocité l'autorisait à y croire. Là encore, il n'en a rien été. C'est un jeune Sud-Africain qui a réussi, Wayde van Niekerk. En deux étapes. La première c'était l'année dernière aux Mondiaux de Pékin où il bat les favoris Merrit et James en 43.48, à trois dixièmes de Johnson. A la fois beaucoup et peu à la fois.

Cette année, rien n'augurait que le temps tomberait. Même si Van Niekerk avait fait parler la poudre en mai avec un 44.11, initialement donné à 43.88 [17]. Rien ne disait selon moi que le record pouvait tomber ou même que la finale olympique pouvait aller plus vite que celle Pékin 2015. Et pourtant, l'histoire m'a donné tort. Hier soir - enfin plutôt dans la nuit - Van Niekerk a explosé de mille feux. 43.03. Record du monde. La "Statue" Johnson était désormais à terre. Même si Bolt, une demi-heure, après éclipsait la performance, les passionnés d'athlétisme ne s'y sont pas trompés : c'est bien cela, l'événement à retenir. Johnson dans la foulée, félicitait sur Twitter [18] le nouveau détenteur du record du tour de piste qui mettait fin à l'hégémonie américaine puisque seuls les Jamaïcains après guerre ont réussi à remette en cause cette domination sur la distance. 

La suite ?


Dans le même temps hier soir, Bolt se moquait quelque peu de Johnson, disant que cela ne devait pas trop lui faire plaisir [19]. On le serait à moins à sa place. Car si Bolt a battu le record de Johnson, il a aussi gagné le public là où l'Américain apparaissait froid, arrogant et calculateur, incapable de la moindre émotion si ce n'est quelques larmes sur le podium olympique du 200m à Atlanta.

Rien ne semble plus arrêter les coureurs aujourd'hui. Si Bolt n'est plus le même qu'il y a quelques années, il a annoncé voici quelques temps sa volonté d'améliorer encore le record du monde du 200m, et de passer sous les 19 secondes. De son côté Van Niekerk, 24 ans tout juste a encore quelques belles années devant lui et devrait sans doute s'attaquer à la barrière des 43 secondes. Mythique. D'autant plus que le jeune Sud-Africain - entraîné par une grand-mère de 74 ans comme le rappelait les médias hier [20] - est passé sur des bases rapides : 10.7 au 100m, 20.5 au 200m, 31.0 au 300m. Les spécialistes apprécieront. Pour les autres, sachez juste qu'on n'était jamais passé aussi vite. Et que tous ceux qui ont essayé - on pensera à Ron Freeman [21] - se sont effondrés dans le deuxième 200m, tant il est difficile, voire impossible, de tenir un tel effort. On peut dès lors penser qu'en équilibrant un peu plus son schéma de course, les 43 secondes voleront en éclats. Mais pour s'arrêter où ?

Mon avis est que sur cette distance, seul un Tommie Smith aurait pu rivaliser. En son temps, son entraîneur disait que s'il s'était concentré sur le 400m, il aurait couru vite. Très vite même puisqu'il le voyait déjà courir en 43 voire 42 secondes [22]. N'a-t-il pas après tout battu le record du monde alors qu'il n'en était pas spécialiste ? Malheureusement pour nous, il a préféré rester sur 200m.

Enfin, un dernier mot sur Johnson. Si ces deux records du monde ont été battus, il détient encore quelques belles performances et un palmarès parmi les plus riches. 58 courses gagnées d'affilée sur 400m, série interrompue en 1997, quatre titres mondiaux sur 400m ainsi que deux titres olympiques. S'ajoutent à cela quelques participations remarquées aux relais américains. Notamment un 42.94 lancé, réalisé en 1993 lors du 4x400m victorieux des Mondiaux de Stuttgart, record du monde à la clé, faisant de lui officieusement le premier homme sous cette barrière. Si Van Niekerk fait mieux un jour, il ne sera que le deuxième.

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[1] J'ai même aidé à la rédaction sa fiche Wikipédia en français.
[2] Je ne sais plus qui a dit cela, mais si un lecteur s'en rappelle, je suis preneur.
[3] Le premier étant Maxie Long, coureur américain du début du XXème siècle.
[4] Source : Progression of IAAF World Records, 2015 edition
[5] 19.85 déjà.
[6] Aux alentours de 19.75 si ma simulation est juste. Mennea en 19.79 avait battu le record du monde de Tomme Smith établi sur la même piste de Mexico, 11 ans plus tôt.
[7] Les mauvaises langues y verraient un effet PDM...
[8] Dont le Français Michel Jazy qui dira : "Alors que tous les autres trouvaient ses 19.32 fantastiques, j'étais triste et je n'ai pas pu applaudir. Pour moi Johnson n'était pas un être normal" (Source : L'Equipe, 2007).
[9] Carter battra Tyson Gay, 2ème en 19.70 et un certain Usain Bolt, 3ème en 19.88.
[10] Source : L'Equipe, 2008
[11] Bolt courra 19.32 en 2012 lors de sa victoire aux Jeux de Londres.
[12] En athlétisme, seuls Ed Moses (400m haies) et Carl Lewis (longueur) peuvent tenir la comparaison.
[13] A Paris, le 1er août 1997 (4ème) et à Oslo le 9 juillet 1998 (3ème). Je n'inclus pas ici les séries, quarts de finales ou demi-finales des grandes compétitions internationales.
[14] Dans l'ordre : Lee Evans (1968), Larry James (1968), Butch Reynolds (1988), Danny Everett (1988), Steve Lewis (1988) et Quincy Watts (1992).
[15] Reynolds améliore à cette occasion le record du monde de Lee Evans de 57 centièmes. Il sera contrôlé positif 2 ans plus tard.
[16] Selon Clyde Hart, les temps de passage au 200m et 300m étaient meilleurs lors de cette course.
[17] Un problème de synchronisation entre le chrono et l'affichage expliquera la différence.
[18] Lien Twitter.
[19] "I know Michael Johnson is not happy though". Lien YouTube.
[20] La source est disponible  à ce lien.
[21] En passant dans des temps similaires lors des sélections olympiques 1972 (20.6 exactement), Ron Freeman terminera en 45.4 sur la ligne d'arrivée.
[22] Source : Progression of IAAF World Records, 2015 edition

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